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Un classique du roman noir, toujours au catalogue Folio : Le démon dans ma peaude Jim Thompson.

THOMPSON-2011-FolioAu Texas, dans les années 1960, Central City est une ville de quarante-huit mille habitants. Lou Ford est l’un des adjoints du shérif Bob Maples. Âgé de vingt-neuf ans, c’est le fils d’un médecin qui avait bonne réputation ici. Le frère adoptif de Lou, Mike Dean, est décédé accidentellement sur un chantier six ans plus tôt. S’il avait eu précédemment des ennuis avec la justice, c’était quelque peu à cause de Lou. La mort de Mike Dean ne fut jamais vraiment éclaircie, mais on peut aussi bien penser qu’il a été assassiné. Le syndicaliste Joe Rothman partage ce doute avec Lou Ford. Mais comment mettre en cause le magnat de cette ville, Chester Conway ?

Par ailleurs, il y a deux femmes dans la vie de Lou. Côté sage, il est fiancé à Lucille Stanton, institutrice qui réclame le mariage. Face cachée, il est l’amant de Joyce Lakeland, une prostituée qu’il maltraite et qui aime ça. La fille en question est aussi la maîtresse d’Elmer Conway, le fils du grand patron. Relation que Chester Conway compte bien faire cesser, en payant pour qu’elle quitte Central City. Estimant pouvoir faire confiance à Lou Ford, qui se montre soumis envers lui, M.Conway-père lui a demandé de surveiller la transaction. Ce que va faire Lou, en effet, mais en manigançant tout autre chose. Quand on découvre Elmer abattu de six balles et Joyce massacrée par les poings de son agresseur, Lou regrette d’être intervenu trop tard à cause d’un pneu crevé.

Il doit s’expliquer auprès de l’attorney du comté, Howard Hendricks. Soupçons vite effacés, d’autant que Lou a toute la confiance du shérif Maples. Pourtant, c’est bien son adjoint toujours affable qui a supprimé le couple. En réalité, il reste un souffle de vie à Joyce. M.Conway la fait transférer par avion à Fort Worth, afin qu’on la sauve. Car il veut qu’elle soit jugée, pour blanchir la réputation de son fils et de leur famille. Lou et le shérif participent au voyage à Fort Woth, dociles face au puissant M.Conway. De retour à Central City, Lou n’a pas de mal à convaincre son allié le syndicaliste Rothman qu’il n’est pour rien dans cette sombre affaire.

Peu après, un suspect est accusé du double meurtre. Il s’agit du jeune Johnnie Pappas, petit délinquant notoire, fils d’un restaurateur grec. Lou s’est toujours montré amical et protecteur vis-à-vis de Johnnie. Mais il ne peut pas laisser en vie quelqu’un qui finirait par comprendre, par le dénoncer peut-être. De même que, si elle insiste trop pour se marier, Lou risque de décider l’élimination de sa fiancée Lucille. Quitter la ville avec le fric qu’il a détourné, c’est évidemment le but profond de Lou Ford. Du moins, essaie-t-il de le croire, car partir n’est probablement pas la solution pour lui…

 

Avec “1275 âmes”, écrit auparavant dans le même esprit, “Le démon dans ma peau”figure parmi les romans magistraux de Jim Thompson. Sans doute parce que ces titres apparaissent plus abordables que d’autres du même auteur, bien plus noirs encore. La narration par le héros est pour beaucoup dans cette fluidité atténuant tant soit peu la gravité des faits. Belle manière de montrer la dualité du personnage : c’est le même Lou qui prépare son repas ou prend sa douche, que celui qui tue froidement et répond calmement aux quelques soupçons à son encontre. Il jouit d’une certaine impunité, ce shérif-adjoint si compréhensif avec tous. Parallèlement, il suscite une part de malaise chez ses interlocuteurs, tel l’attorney ou même le shérif.

La complexité psychologique du héros se dessine de plus en plus, non sans raison. Ses partenaires féminines ne sont guère mieux traitées quant à leurs portraits, un véritable roman noir n’épargnant personne. Soulignons la précision remarquable du récit, c’est un véritable travail d’orfèvre. Des puristes plaideraient sûrement pour une nouvelle traduction, qui n’omettrait pas un ou deux mots ou paragraphes occultés çà et là : ce serait absolument inutile, la puissance de l’histoire est restituée dans le ton choisi par Jim Thompson. Un grand classique du genre, à lire et relire.

PUBLISHED BY CLAUDE LE NOCHER DANS SUSPENSE STORY 

Naissance de la violence

Les éditions Rivages ont eu la bonne idée d'entamer la réédition des romans de Jim Thompson dans une nouvelle traduction. L'Assassin qui est en moi, autrefois intitulé Le Démon dans la peau, est l'un des romans essentiels de la bibliographie d'un auteur qui aime les personnages meurtris qui meurtrissent à l'instar de Lou Ford, le personnage principal de ce roman de 1952, jeune shérif adjoint d'une petite ville du Texas. Fils d'un docteur décédé, il habite une maison trop grande pour lui avec des souvenirs tout aussi trop importants. Il conserve une image paternelle asphyxiante ainsi qu'une première expérience sexuelle intrigante et angoissante. Ce sont les deux éléments qui ont contribué à façonner une identité psychopathe. Il est devenu hyper violent avec les femmes et au moment où débute cette intrigue, l'assassin qui est en lui se réveille à nouveau. Machiavélique à souhait, il met en scène une dispute qui a mal tourné entre une prostituée (qu'il aime et qui l'aime) et le fils d'un notable (notable qui a fait tuer son demi-frère). Mais à trop bien faire les choses, les soupçons naissent dans une communauté où le paraitre est très important. À partir de ce moment, on comprend que Lou Ford est entré dans une spirale infernale. Que ces crimes en annoncent d'autres - celui de sa petite amie surtout -, que la destitution est proche, et que ceux qui ne voulaient pas voir ce qu'ils pressentaient n'auront d'autres choix qu'assumer une vérité qui saute aux yeux.

Ce roman, aux frontières du noir et du thriller impose surtout par l'excellence d'une narration et d'une construction qui font que l'on observe horrifié dans une première partie les agissements de Lou Ford avant que de se prendre de sympathie pour lui, victime à la fois de son cerveau et de son enfance. C'est le moment que choisit Jim Thompson pour haranguer subtilement son lecteur, pour le faire participer à une chasse à un homme qui devient empathique. Le monstre froid et tueur a en effet été remplacé par un enfant friable, fragile. Lou Ford, plusieurs fois tueur et destructeur de sa propre vie (sans compter celle des autres, ceux qu'il a tué, ceux qu'il a contraint au suicide, et ceux qui porteront à jamais le poids de ses actes), nous amène alors une vague de compassion en même temps qu'assagi il comprend qu'il est plus important qu'il se fasse prendre. C'est un roman étonnant où il est à la fois question d'amour et de violence, où tout serait possible sauf qu'il y a cette question psychopathique héritée d'une enfance brisée et qui amène son lot de brisures.


On en Parle: 813 n ° 115

Citation

J'ai tué Amy Stanton le soir du samedi 5 avril 1952, quelques minutes avant neuf heures.

Rédacteur: Julien Védrennejeudi 01 novembre 2012

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